Et si la vieillesse était un sentiment, induit par le regard des autres ? Voilà la question que se posent, depuis bientôt dix ans, Yves Subarroque et sa sœur Thérèse. Pour en avoir le cœur net, ils ont décidé de réinventer l’objet le plus stigmatisant, le plus intrinsèquement “vieux” qui soit : le déambulateur. Rencontre avec Yves Subarroque, co-fondateur des Flâneuses.

Pourquoi réinventer le déambulateur ? C’est un objet si simple et basique…
Ma sœur connaît bien le sujet. Elle est formatrice de professionnels de l’aide et du soin. Elle organise des tournées à domicile, dans les EPHADs, les résidences sénior… Elle me disait : ces objets sont super stigmatisants. Ils ne donnent pas envie, tout simplement. Non seulement les gens n’ont pas envie de s’en servir, mais pire, ils n’ont pas envie de les côtoyer, de les voir… Les déambulateurs font peur !
On a trouvé une enquête sociologique très intéressante. On y apprend que les personnes âgées développent carrément des stratégies de contournement. C’est-à-dire qu’elles vont prendre appui sur des produits qui sont socialement acceptables, mais qui ne sont pas prévus pour. Par exemple, il vont remplacer le déambulateur par un parapluie, par un vélo, par une poussette, par deux cannes éventuellement… Bref, les gens utilisent tout ce qui permet de gagner en équilibre. Sauf qu’au bout d’un moment, ces produits de substitution ne marchent plus et les gens finissent par s’isoler. Ils préfèrent ne plus sortir de chez-eux plutôt que de se montrer avec un déambulateur !
Quand j’apprends ça, je me dis : y’a un vrai cas d’étude. Nous avons un objet dessiné, prescrit par des médecins, pris en charge par la sécu, mais dont les gens ne se servent pas. C’est mon métier : j’ai été formé à l’ENSCI de Paris. J’ai travaillé dans le domaine du mobilier, des énergies solaires, de la pharmaceutique… La mobilité c’était nouveau pour moi. Mais dans le fond, c’est le même métier. C’est un enjeu de design. Il fallait inventer un nouvel objet.
Comment fait-on pour inventer un nouvel objet ? On s’enferme dans un bureau, avec un stylo et un papier, et puis on laisse la créativité parler ?
Non, ça ne se fait surtout pas seul ! Pour démarrer, on s’est appuyé sur une méthode qui s’appelle “innovation par le design”. On s’entoure d’une quinzaine de personnes en difficulté (des séniors), des kinés et des ergothérapeutes. Avec eux, on se met autour d’une table et on réfléchit, on échange. On leur demande ce que serait le déambulateur idéal. Ils nous expliquent que le déambulateur idéal n’est plus un déambulateur, mais un objet plus “général”, dont tout le monde se servirait. Les séniors aimeraient l’utiliser de façon temporaire et ponctuelle, selon le contexte, le niveau de fatigue… Ce n’est pas un besoin permanent, comme on avait pu l’imaginer au départ !
Grâce à ces ateliers, on commence à identifier un contexte d’usage, un besoin, et on rentre dans la compréhension du problème : la fatigue. En fait, la fatigue n’est pas quelque chose de linéaire. On sait tous ce que c’est, la fatigue ; elle est ponctuelle et réversible. Et plus on vieillit, plus elle est présente. C’est tout. C’est aussi simple que cela. Et c’est sur cette fatigue qu’on doit proposer des solutions.
La suite de l’histoire, c’est une démarche de conception très classique pour trouver le design final… On a fait en tout une cinquantaine de maquettes. Pour affiner notre cahier des charges, nous avons également consulté nos clients potentiels : les lieux qui accueillent du public, musées, centres commerciaux, parcs de loisir… De leur point de vue, le déambulateur idéal ne devrait pas poser de problèmes en termes d’image, mais aussi en termes de maintenance et de réglage. Ce sont des choses délicates, pour eux. Ils voulaient un produit robuste.

Alors à quoi ressemble le produit final : la flâneuse ?
Une flâneuse, c’est un objet breveté, qui ressemble beaucoup à un siège mobile. Le siège possède des roulettes. On peut s’appuyer dessus mais on peut aussi s’asseoir dedans quand on le souhaite. On peut également poser des affaires à l’intérieur.
En termes de communication, on ne parle plus de déambulateur ; on dit plutôt que c’est un outil qui répond à la fatigue. Et cet outil, c’est pour l’ensemble des utilisateurs : les parents avec enfants qui peuvent se sentir fatigués, les gens qui transportent des affaires un peu lourdes, mais aussi les séniors – en fait, tout le monde, car tout le monde peut se sentir fatigué à un moment ou un autre !
Quels sont les premiers retours des clients ?
On a livré nos premières flâneuses en début d’année. On a équipé une quinzaine d’établissements à Nancy, Nantes, Paris, Toulouse… Et les premiers résultats sont très concluants. En moyenne, un tiers des usagers vont se servir des flâneuses en libre service… On touche les personnes de 18 à 90 ans. Nous savons également que, pour 80% des usagers, la flâneuse leur a permis d’augmenter la durée de leur visite. Selon leurs déclarations, ils sont aussi 100% à gagner en confort, et 60% des seniors témoignent d’un gain de sécurité. Par ailleurs, les agents d’accueil sont 85% à se sentir “plus à l’aise” grâce à ce produit conçu pour tous – car il ne faut pas l’oublier, mais c’est difficile de proposer un déambulateur à une personne venant visiter un musée…
En termes de communication, on ne parle plus de déambulateur ; on dit plutôt que c’est un outil qui répond à la fatigue.
Pourquoi avoir sollicité le soutien de l’Assurance retraite Île-de-France et AG2R la Mondiale ?
Pour nous, ce soutien est indispensable. On sort à peine de la période COVID : les établissements avec lesquels on travaille n’ont pas la capacité d’investir. Nous, nous on sommes une toute petite société : nous avons seulement trois salariés sur Toulouse.
Alors nous avons donc besoin d’être chaperonnés, accompagnés par des institutionnels puissants comme l’Assurance retraite Ile-de-France et AG2R La Mondiale. Nous les voyons comme des accélérateurs, qui nous aideront à mettre en place des solutions le plus rapidement possible.
Que voulez-vous avoir accompli dans un an ?
Nos objectifs pour fin 2022, c’est d’atteindre les 5 salariés en interne, et les 13 fin 2023. En chiffre d’affaires, on espère dépasser les 400 000€ d’ici fin 2022. On travaille également sur une levée de fonds, avec des fonds comme ceux de makesense. On veut s’entourer de partenaires patients qui ont compris les enjeux… Ce qu’on veut, c’est maximiser les externalités positives. Faire les choses bien, sans se presser. C’est pour ça, par exemple, que nos objets sont fabriqués en France et assemblés en Occitanie, par des personnes en réinsertion.
Selon vous, que signifie “Bien vivre sa retraite” ?
Vivre le plus longtemps possible, entouré des siens, en société. Il y a une sagesse chez les anciens, et cette sagesse est importante. On peut en profiter dans le cercle intime, dans la famille, quand on écoute les conseils des grands parents… Mais ce serait bien d’inclure les séniors dans des lieux intergénérationnels, des lieux de partage. C’est important, de faire société. Si dans les musées, il y a plein de papis et de mamies, c’est quand même plus sympa !